Départ de Venise
En 1271, Marco Polo quitte Venise. Il a 17 ans. Il part avec son père Niccolò et son oncle Maffeo, déjà partis une première fois vers l’Est et revenus. Ce n’est pas un départ improvisé. Les deux frères ont déjà rencontré le Grand Khan et portent une lettre pour le pape. Marco les accompagne.
Ils ne partent pas pour conquérir. Ils partent comme marchands, avec des marchandises, des lettres et l’intention de revenir. À Venise, le monde connu s’arrête encore largement à la Méditerranée. Au-delà, les noms sont rares, les distances floues. Ce voyage va les rendre concrètes.
Ils traversent la mer, puis la terre. Le chemin est long, les étapes nombreuses. Ce qu’ils emportent avec eux, c’est surtout un regard de marchands : voir, noter, rapporter.

Les déserts de Perse
Après avoir quitté les côtes, ils entrent dans les étendues de Perse. L’eau devient rare. Les caravanes se suivent à distance, chacune portant son eau et ses marchandises. Le sol change, les montagnes s’éloignent, puis reviennent. Les noms des villes se succèdent : Yazd, Kerman, Hormuz.
Marco note ce qu’il voit. À Yazd, on fabrique des soieries. À Kerman, on trouve des turquoises dans les montagnes, de l’acier, et l’on travaille le cuir et le métal. Il observe des ânes sauvages, des chevaux de grande valeur, des routes où l’eau est saumâtre et amère. Entre Kerman et Hormuz, le chemin descend vers des plaines chaudes, avec des dattes et des fruits. À Hormuz, port sur la mer, arrivent des navires de l’Inde chargés d’épices, de perles, de soie et d’ivoire.
Il décrit aussi les difficultés : des zones sans eau pendant plusieurs jours, des vents chauds, des pillards sur certains passages. Ce n’est plus le monde vénitien. Les distances se mesurent en jours de marche. Le paysage transforme le regard. Ce qui était lointain et vague devient une suite de lieux concrets, avec leurs ressources et leurs contraintes. L’Asie commence à prendre forme, étape après étape.


Les cols du Pamir
Plus haut, le froid et l’altitude. Des passages étroits entre les montagnes. Le monde devient vertical. Marco traverse les cols du Pamir, qu’il appelle le Toit du Monde. L’air y est si rare que le feu brûle moins bien et que la cuisson des aliments est difficile. Les nuits sont glaciales. Les caravanes avancent lentement, les bêtes peinent.
Il note la présence de moutons et de yacks, les seuls animaux capables de supporter ces hauteurs. Les villages sont rares, perchés dans les vallées. Au-delà des cols, le paysage s’ouvre à nouveau vers les plaines d’Asie centrale. Ce passage marque une frontière nette : après la Perse, l’altitude change le corps et le regard. Ce qui était encore une suite de plaines et de déserts devient une ligne de montagnes que l’on franchit, un par un.
Le monde se mesure désormais en journées d’ascension. Chaque col franchi rend l’Asie plus vaste et plus concrète.


Les steppes d’Asie centrale
L’horizon s’ouvre. Des plaines immenses, des campements, d’autres peuples. La route continue. Après les cols du Pamir, Marco entre dans les steppes. Le sol s’étend sans fin. Les villes se font plus rares. Des groupes de nomades se déplacent avec leurs troupeaux. Il observe des tentes de feutre, des chevaux, des chameaux. Les distances se mesurent en journées de marche sur un terrain plat.
Il note la présence de villes comme Kashgar, puis d’autres oasis plus loin. Entre elles, des étendues où l’on ne trouve presque rien. Les marchands avancent en caravane. Marco voit des peuples différents, des langues qu’il ne comprend pas toujours, des coutumes nouvelles. Le monde n’est plus seulement vertical. Il devient large.
La route se prolonge. Chaque jour de plaine rend l’Asie plus vaste. Ce qui était encore des montagnes devient un espace ouvert, où l’on avance vers l’Est.


La cour de Kubilaï Khan
Ils arrivent à la cour du Grand Khan. Une ville immense, un pouvoir qui organise un empire. Marco y reste 17 ans. À Shangdu, puis à Khanbaliq, il voit une cour où se croisent des peuples venus de tout l’empire. Le Khan reçoit des ambassades, envoie des messagers, fait construire des routes et des relais. Marco observe la monnaie de papier, les registres, les greniers, la manière dont on déplace les troupes et les marchandises.
Il note la grandeur des palais, les jardins, les fêtes. Il décrit aussi l’organisation : des provinces, des gouverneurs, des impôts. Ce n’est plus seulement un voyage. C’est un séjour à l’intérieur d’un pouvoir qui tient ensemble des territoires très différents. Marco voyage pour le Khan. Il voit des régions qu’il n’aurait pas traversées seul.
Dix-sept ans passent. Le monde qu’il quittera n’est plus le même que celui qu’il a découvert en arrivant. L’Asie est devenue un espace organisé, avec ses centres et ses routes.


Le retour
Ils reviennent par les mers du Sud, l’Inde et le golfe Persique. En 1295, ils retrouvent Venise. Le voyage a duré vingt-quatre ans. Marco a vu des côtes, des ports, des îles qu’il n’avait pas traversées à l’aller. À Venise, le monde qu’il rapporte n’est plus le même que celui qu’il a quitté.
Peu après son retour, Venise et Gênes se font la guerre. Marco est capturé lors d’un affrontement naval. Il est emprisonné à Gênes. C’est là qu’il dicte son récit à Rustichello de Pise, un autre prisonnier, auteur de romans. La prison n’est pas un choix. C’est une conséquence de la guerre. Elle devient le lieu où le voyage prend forme écrite.
Le livre circule. Il change les cartes. Ce qui était encore flou pour beaucoup devient une suite de lieux décrits, avec des noms, des distances, des marchandises. L’Asie n’est plus seulement un horizon lointain. Elle a été traversée, vue, notée.


La guerre entre Venise et Gênes, la prison
Peu après son retour, Venise et Gênes s’affrontent en mer. Les deux cités se disputent le contrôle des routes commerciales. En 1298, lors de la bataille de Curzola, Marco est capturé. Il est conduit à Gênes et emprisonné.
La prison n’est pas un lieu choisi. C’est une conséquence de la guerre. À Gênes, il partage sa cellule avec Rustichello de Pise, un autre prisonnier, habitué à écrire des récits. Marco lui dicte ce qu’il a vu. Le voyage, qui aurait pu rester un récit oral, devient un livre, le Devisement du monde, visible à la Bibliothèque nationale de France sous le nom "Livre des Merveilles".
La captivité dure quelques mois. Elle suffit à fixer le texte. Ce qui a été traversé pendant vingt-quatre ans prend une forme écrite. Le livre sortira de cette prison.

