Le Shijing (Livre des Odes) est le recueil fondateur de la poésie chinoise ancienne : un faisceau de chants qui donnent voix à la vie habitée — champs, routes, corps, rites, saisons, amours et deuils — et la transforment en sens, en forme et en mémoire.
HING LOU
Le moineau sans cornes
Une jeune fille a été promise en mariage à un jeune homme. Celui-ci l’accuse en justice, et veut la forcer à célébrer les noces, avant d’avoir accompli toutes les cérémonies des fiançailles. Elle refuse absolument d’enfreindre ainsi les usages.
1. Les chemins sont tout humides de rosée. Pourquoi refusé-je de sortir dès le matin au point du jour (c’est-à-dire de célébrer mes noces sans retard) ? C’est que sur les chemins la rosée est très abondante (c’est-à-dire ce serait une faute grave de célébrer les noces avant l’entier accomplissement des cérémonies des fiançailles, je ne veux pas m’en rendre coupable).
2. Qui dira jamais que le moineau n’a pas de cornes ? (On dit communément : S’il n’avait pas de cornes), comment pourrait-il percer mon toit ? (De même, en voyant que tu me cites devant les tribunaux), qui dira que tu n’as pas contracté avec moi des fiançailles selon toutes les règles ? (Au jugement de tous, si les règles n’avaient pas été entièrement observées), comment pourrais tu me citer en justice ? Tu auras beau me citer en justice ; (de même que, contrairement à l’opinion vulgaire, il est certain que le moineau n’a pas de cornes ; de même, contrairement aux discours publics, il est certain que) les cérémonies des fiançailles n’ont pas toutes été accomplies.
3. Qui dira jamais que le rat n’a pas de dents molaires (ou plutôt de dents canines ? S’il n’avait pas de dents canines, dit-on), comment percerait il mon mur ? (De même, en voyant que tu m’accuses devant les tribunaux), qui dira que tu n’as pas accompli toutes les cérémonies des fiançailles ? (Si tu ne les avais pas accomplies, pense t on), comment pourrais tu me citer en justice ? Bien que tu me cites en justice, je ne te suivrai pas.

MIEN CHOUEI
Le poète déplore l’indifférence de ses concitoyens qui ne se mettent pas en peine de faire cesser les troubles du pays. Les cours d’eau et les oiseaux savent trouver le lieu de leur repos et suivre certaines règles. Les hommes ne savent pas travailler à rétablir la paix et la tranquillité. Les mauvaises langues sont la cause de tout le mal, et personne ne s’applique à les réprimer.
1. Ces fleuves coulent à pleins bords ; ils vont offrir leurs hommages et payer tribut à la mer. Le faucon au vol rapide tantôt fend l’air, tantôt se repose. Hélas ! parmi mes frères, mes concitoyens, mes amis, personne ne veut chercher un remède aux troubles actuels. (Et cependant) qui n’a pas un père, une mère (dans l’affliction à cause de ces désordres) ?
2. Ces fleuves coulent à pleins bords ; leurs eaux sont abondantes. Le faucon au vol rapide tantôt plane, tantôt s’élève dans les airs, (et jamais ne se repose. Ainsi) à la pensée de ces hommes qui s’écartent de la voie droite, je suis dans une continuelle agitation. Je ne puis ni calmer ni oublier le chagrin de mon cœur.
3. Le faucon dans son vol rapide suit le flanc de la colline (il suit la route qui lui est comme tracée par la colline. Les hommes au contraire s’écartent du droit chemin). On répand des faussetés ; pourquoi personne n’y met il obstacle ? Si mes amis (mes frères et mes concitoyens) veillaient sur eux mêmes avec soin, tant de médisances auraient elles cours ?

MIN IU SIAO TZEU
Honorer les ancies souverains
Tch’êng wâng, trois ans après la mort de son père Où wâng, quitte ses vêtements de deuil, entre dans le temple de ses ancêtres, et leur exprime ses sentiments.
1. Je suis à plaindre, moi petit enfant, à qui l’empire est échu, quand notre dynastie n’est pas encore solidement établie. Dépourvu de ressources, je suis dans l’angoisse. Oh ! mon auguste père, vous avez pratiqué la piété filiale durant toute votre vie.
2. Vous aviez présent à la pensée mon auguste aïeul (Wenn wang, et croyiez le voir) s’élever au ciel et descendre dans la cour du palais. Moi petit enfant, sans cesse je vous respecterai (et vous imiterai, vous et mon aïeul).
3. Oh ! augustes souverains (Wenn wang et Ou wang), je m’appliquerai à continuer votre œuvre, et ne vous oublierai jamais.

TING TCHEU FANG TCHOUNG
Le roi dévoué à son peuple
Les Tĭ barbares du nord ayant ravagé la principauté de Wéi, et dévasté la capitale, qui était située au nord du Fleuve‑Jaune dans le Siún hién actuel, le prince Tái alla demeurer à Ts’aô, au sud du fleuve, dans le Houă hién actuel. Sou successeur, le prince Wênn, établit une nouvelle capitale à Tch’òu k’iōu, dans le Chan toung. Il se signala, dit le poète, par sa diligence, sa prévoyance et son dévouement pour son peuple.
- À l’époque de l’année où la constellation Ting passe au méridien (vers la tombée de la nuit), (le prince Wenn) commença la construction du palais de Tch’ou k’iou. Après avoir déterminé les points cardinaux par l’observation (du lever et du coucher) du soleil, il fit construire les bâtiments de Tch’ou k’iou. # Il y planta des coudriers et des châtaigniers (afin que les fruits fussent offerts dans les temples) ; il planta aussi des catalpas de trois espèces et des sumacs, afin que le bois servît à faire des luths (27).
- (Avant de prendre sa détermination), il monta sur les murs ruineux de Ts’ao, pour considérer de loin le site de Tch’ou k’iou. Il considéra de loin le site de Tch’ou k’iou et de T’ang. (Pour connaître p.58 l’orientation), il observa les ombres des montagnes et des collines. Étant descendu dans la plaine, il chercha les terrains propres à la culture du mûrier. Il consulta la tortue, reçut une réponse favorable, et mena son œuvre à bon terme.
3. Une pluie favorable ayant arrosé la terre, il donna ordre à l’intendant de ses équipages d’atteler sa voiture dès le matin avant la disparition des étoiles, (de partir) et de s’arrêter au milieu des plantations de mûriers et des champs cultivés. Ce grand homme ne borna pas là ses soins et son dévouement ; il avait trois mille juments hautes de plus de sept pieds

KI IU
Le prince resplendit
Où, prince de Wéi (812‑757), s’est perfectionné lui-même, comme l’ouvrier travaille l’ivoire ou les pierres précieuses. Sa vertu s’est développée comme les bambous, qui naissent, grandissent et atteignent enfin toute leur croissance.
- Voyez ce tournant de la K’i ; les bambous verdoyants sont jeunes et beaux. Ce prince sage, orné de toutes les qualités du corps et de l’âme, imite l’ouvrier qui coupe et lime l’ivoire, ou qui taille et polit les pierres précieuses. Sa tenue est grave, majestueuse, imposante, distinguée. Ce sage accompli ne pourra jamais être oublié.
- Voyez ce tournant de la K’i ; les bambous, verdoyants sont vigoureux et beaux. Ce sage orné de toutes les vertus porte des p.64 pierreries sur les oreilles ; les perles sur les coutures de son bonnet brillent comme des étoiles. Sa tenue est grave, majestueuse, imposante, distinguée. Ce sage accompli ne pourra jamais être oublié.
3. Voyez ce tournant de la K’i ; les bambous verdoyants sont si drus qu’ils semblent former une natte. Ce sage accompli est comme l’or ou l’étain le plus pur, comme une tablette oblongue ou ronde parfaitement polie. Sa tenue annonce un cœur grand et généreux ; oh ! on dirait un haut dignitaire appuyé sur l’un des angles de sa voiture ! Il rit et plaisante à propos ; il n’a rien de dur

MENG
L'imprudence
Une fille de Wéi, dans l’espoir d’un légitime mariage, est partie à la suite d’un homme qui paraissait honnête et ne l’était pas. Elle déplore son imprudence et son infortune.
- J’ai vu un homme qui paraissait simple et sans malice ; il apportait une pièce de soie, et venait (disait‑il) l’échanger contre p.68 du fil de soie. En réalité, tu ne venais pas pour acheter du fil, mais pour me faire des propositions. Avec toi, j’ai traversé la K’i, et suis allée jusqu’à Touenn k’iou. # (C’était vers la fin du printemps. Je t’ai dit) : Ce n’est pas que je veuille différer notre union ; mais il faut des entremetteurs honnêtes, et tu n’en as pas. Ne te fâche pas, je t’en prie ; convenons ensemble de nous marier en automne. » (Alors nous nous sommes quittés).
- (L’automne arrivé), je montai sur ce mur ruineux et regardai vers Fou kouan (ton pays). Tant que je ne vis personne venir de Fou kouan, je ne cessai de pleurer. Dès que je te vis venir de Fou kouan, je souris et dis : « Interroge la tortue, consulte l’achillée ; si leurs réponses ne sont pas défavorables, tu amèneras ta voiture, et me conduiras avec mon bagage à ta maison. »
- Les feuilles du mûrier paraissent onctueuses, jusqu’à l’époque p.69 où elles commencent à tomber. (Ainsi la beauté du visage dure tout le temps de la jeunesse). Ah ! tourterelle, ne mange pas de mûres, (tu deviendrais ivre). Ah ! femme, ne recherche pas les plaisirs dans la société de l’homme. Chez l’homme, la recherche des plaisirs est encore explicable ; chez la femme, elle ne l’est pas (34).
- Les feuilles du mûrier jaunissent et tombent, quand le temps est venu. (Ainsi la beauté se flétrit). Entrée dans ta maison, j’ai souffert durant trois années les privations de l’indigence. (A présent que tu m’as chassée, je retourne dans mon pays). L’eau de la K’i est si haute qu’elle a mouillé la partie inférieure des tentures de ma voiture. # Ce n’est pas moi, femme, qui ai manqué à ma parole ; toi, homme, tu as changé de conduite deux ou trois fois. Tu ne connais pas de mesure ; tes sentiments ont changé deux ou trois fois.
- Ta femme durant trois années, je n’ai jamais trouvé trop pénible le soin des affaires domestiques. Me levant tôt, me couchant tard, je n’ai pas eu une matinée de repos. Quand notre p.70 convention a été conclue (et notre union dûment réglée), tu en es venu aux mauvais traitements. Mes frères ne savent pas (combien tu es coupable ; quand ils me verront de retour), ils riront et se moqueront de moi. Je penserai à mon infortune, en silence, et renfermerai mon chagrin dans mon cœur.
- Je devais vivre et vieillir avec toi ; la vieillesse venue, tu m’as donné de justes sujets de plaintes. La K’i a des digues ; les marécages ont des bords élevés. (Toi, tu ne connais aucune limite). Quand j’avais encore les cheveux divisés en deux touffes, nous nous réjouissions ensemble ; nous parlions, nous riions dans une concorde parfaite. Nous nous sommes juré fidélité en termes plus clairs que le jour ; je ne prévoyais pas le changement actuel. Je n’ai pas prévu ce changement ; à présent c’est fini (le mal est sans remède).

TCHEU I
La reconnaissance
Les sujets de l’empereur P’îng wâng témoignent leur reconnaissance à Où kōung, prince de Tchéng, qui a succédé à son père Houàn kōung dans la charge de sēu t’ôu ministre de l’instruction publique à la cour impériale. Ils expriment le désir de l’avoir toujours pour ministre.
- Le vêtement noir vous sied parfaitement ; quand celui que vous portez sera usé, nous vous en ferons un neuf. Nous irons à votre appartement dans le palais impérial (pour vous exprimer notre reconnaissance) ; et quand vous serez de retour dans votre maison, nous vous offrirons des mets.
- Le vêtement noir vous convient admirablement ; quand le vôtre sera usé, nous vous en ferons un neuf. Nous irons à votre appartement dans le palais ; et quand vous serez de retour dans votre maison, nous vous offrirons des mets.
- Votre vêtement noir est large (comme votre cœur) ; quand il sera usé, nous vous en ferons un neuf. Nous irons à votre p.86 appartement dans le palais ; et quand vous serez de retour dans votre maison, nous vous offrirons des mets.

TA CHOU IU T’IEN
Dextérité à la chasse
Dextérité de Kōung chŏu touán, frère de Tchouāng, prince de Tchéng (On intitule ce chant [ ] pour le distinguer du précédent).
- Chou va à la chasse ; sa voiture est traînée par quatre chevaux attelés de front. Il manie les rênes comme des rubans ; les deux chevaux qui sont aux extrémités, marchent en cadence comme les danseurs. Chou entre dans les endroits marécageux ; un feu violent s’allume de tous côtés. Chou, les bras dénudés, saisit un tigre et va le présenter au prince. Chou, je vous en prie, ne renouvelez pas souvent cet acte de courage ; prenez garde qu’un tigre ne vous blesse (46).
- Chou va à la chasse ; sa voiture est traînée par quatre chevaux roux attelés de front. Ses chevaux vont comme les oies sauvages, p.89 les deux du milieu dépassant un peu les deux autres. Chou entre dans les endroits marécageux ; une flamme furieuse s’élève partout. Chou est habile à tirer de l’arc ; il excelle à conduire une voiture. Tantôt il fait courir ses chevaux, tantôt il les arrête. Sa main droite décoche la flèche, et sa main gauche se meut en avant comme pour accompagner le trait.
- Chou va à la chasse ; sa voiture est traînée par quatre chevaux blancs tachetés de noir, comme l’outarde. Les deux chevaux du milieu ont leurs têtes sur la même ligne ; les deux autres, un peu en arrière, les accompagnent comme les mains accompagnent la tête. Chou entre dans les endroits marécageux ; un violent incendie s’étend partout. Chou ralentit la marche de ses chevaux, décoche ses flèches plus rarement. Il ouvre son carquois (pour y remettre ses flèches) et serre son arc dans son étui.

I TSIE
Influençable
Le poète loue les belles qualités de Tchouāng, prince de Lòu, et déplore sa faiblesse à l’égard de sa mère Wênn Kiāng, dont il n’empêche pas les désordres.
- Hélas ! un prince si accompli ! Sa taille est élevée. Quand il cherche à cacher sa beauté, elle paraît encore avec plus d’éclat. Son renard est magnifique. Sa démarche est élégante, rapide ; il semble avoir des ailes. Il excelle à tirer de l’arc.
- Hélas ! un prince si digne de renom ! Ses beaux yeux brillent. Ses manières sont distinguées. Il tire à la cible toute une journée ; chacune de ses flèches frappe le centre. C’est vraiment le fils de la sœur de notre prince.
3. Hélas ! un prince si élégant ! Ses yeux brillent, son front est beau. Il exécute des chants avec pantomime mieux que personne. Quand il tire à l’arc, il est si fort qu’il transperce la cible, et si adroit que ses quatre flèches atteignent toutes le même point. Il est capable de maintenir l’ordre dans l’État
