La vie, donne d’abord son existence au monde. Sans elle, il n’y a rien à habiter, rien à observer.

Sur Terre, nous la voyons sous des formes spectaculaires : des animaux, des plantes, des forêts, des océans, des microbes, des civilisations. Mais si on la regarde sans mythe, on découvre quelque chose de plus discret et de plus radical : un agencement de la matière qui se maintient, qui transforme l’énergie, qui se reproduit, qui hérite, qui corrige ses erreurs et qui évolue.

La question n’est donc pas de savoir si la vie est “possible”. Elle est de savoir pourquoi un univers fait de matière peut produire un tel phénomène. C’est ici que la physique sérieuse rejoint la biologie. La thermodynamique des systèmes loin de l’équilibre, la chimie prébiotique, la théorie des systèmes complexes, la théorie de l’information, la physique quantique appliquée à la chimie et à la biologie ne promettent pas un miracle. Elles montrent que la matière, sous certaines conditions, peut engendrer de la régularité, de la sélection, de l’information, de l’adaptation

Tout commence par une planète qui tourne autour d’une étoile. C'est ce fil rouge que nous allons suivre.

Sous un angle rationnel qui n'en reste pas moins poétique, une  vision spirituelle qui ne manque pas de vérité et avec un peu d'humour qui incite à l'humilité.

C'est utile pour penser.

Le blog de la maison de pensées propose des articles plus détaillés pour chaque dimension sous forme de catégories. 

Angle Rationnel

La vie comme phénomène naturel. Elle nous apparait sous milles formes, des microbes sous un microscope, des arbres dans une forêt, des poissons dans l’océan, des animaux dans une steppe, des humains dans une ville. Elle nous est autant familière qu’étrange.  Et pourtant, elle résiste à une simple définition.

Regarder la vie comme un phénomène, c'est aussi accepter qu'elle ait des échelles. Ce que nous appelons « vie » quand nous parlons d'un arbre, d'un oiseau, d'un être humain est une très petite portion de ce qui, en réalité, en constitue le champ. Il y a la vie métabolique, la vie reproductive, la vie cognitive, la vie sociale, la vie narrative. Une colonie de bactéries qui échange des molécules signaux est un phénomène vivant, mais qui n'a rien d'un organisme au sens que nous réservons aux grands animaux. Une forêt qui respire, décompose, recircule, est un phénomène vivant, mais qui n'a pas de cerveau. Si nous attendons de la vie qu'elle soit déjà un individu, qu'elle ait un corps, une symétrie, un comportement reconnaissable, nous ratons la plus grande partie du phénomène. Nous ne voyons que sa crête, pas sa base.

Il y a aussi quelque chose de très humble dans cette manière de regarder. L'œil spectaculaire veut du grand, du visible, du qui bouge, du qui parle, du qui a un visage. L'œil phénoménal accepte le petit, le lent, le local, le presque invisible. Il accepte que la vie puisse être une fluctuation dans une chimie aqueuse, que elle puisse durer un instant, que elle puisse disparaître sans laisser de trace, que elle puisse exister dans des conditions si différentes des nôtres que nous ne la reconnaîtrions pas. Cette humilité n'est pas un appauvrissement. C'est au contraire une élargissement. On sort du « je ne la verrai que si elle me ressemble et qu'elle me fait peur ou admiration » pour entrer dans le « je peux être attentif à une organisation du réel qui n'a pas besoin de me ressembler pour être réelle ».

Et cette réorientation du regard a un lien direct avec la question de la vie ailleurs. Si nous sommes acculturés à la vie comme présence spectaculaire, nous allons chercher des signaux, des structures, des traces qui « parlent ». Nous allons attendre qu'elle s'annonce. Or un phénomène ne s'annonce pas. Il opère. Il laisse des traces indirectes, des déséquilibres, des signatures chimiques, des régularités inattendues dans un système que nous croyons bien connaître. Le chercheur qui regarde la vie comme un phénomène ne demande pas à Mars de lui répondre. Il demande à la géochimie martienne si elle présente des incohérences que seul un processus auto-soutenu pourrait expliquer. Il ne cherche pas la vie. Il cherche les conditions dans lesquelles un phénomène de type vivant serait le mieux expliqué. C'est une question bien plus modeste, et paradoxalement bien plus puissante.

Il y a enfin une dimension spirituelle dans ce regard déspéctacularisé, et c'est peut-être le point le plus important pour notre propos. Nous avons confondu longtemps la profondeur avec l'intensité. Nous avons dit : si c'est profond, ça doit frapper, ça doit bouleverser, ça doit être visible de très loin. Mais la profondeur d'un phénomène est dans sa régularité, dans sa fidélité, dans la manière dont il opère sans jamais se justifier. L'eau qui s'évapore, le soleil qui chauffe, la membrane qui sépare, l'ADN qui se copie : il y a là une fidélité qui n'a rien d'un miracle au sens dramatique, mais qui a tout d'une discipline, d'une patience, d'une constance. Et c'est peut-être dans cette constance que réside le sacré, non dans l'événement. Le sacré n'est pas la tempête. Le sacré est ce qui, jour après jour, maintient le monde à l'état où il peut y avoir quelque chose.

Ainsi, regarder la vie comme un phénomène, c'est lui rendre sa dignité sans lui accorder une grandeur qu'elle ne demande pas. C'est lui donner le droit d'être tranquille, d'être diffuse, d'être ancienne, d'être ordinaire. C'est dire : vous n'avez pas à être une présence pour être réelle. Vous n'avez pas à être unique pour être irréductible. Vous n'avez pas à être spectaculaire pour être digne d'être contemplée. Vous êtes. Vous opérez. Vous vous maintenez. Et cela, déjà, est un phénomène dont l'univers est peuplé bien plus largement que nous ne l'avions cru, et dont il se peut bien qu'il en soit peuplé bien au-delà de la seule planète que nous habitons.

Il y a dans notre rapport à la vie un réflexe ancien, presque conditionné : nous la cherchons du côté de l'exception. Nous l'attendons là où elle ferait du bruit, là où elle se donnerait à voir comme un événement, une apparition, une rupture. Un organisme qui grandit de manière inattendue, un comportement qui nous surprend, une forme qui nous échappe à nos catégories. Nous voulons que la vie soit une présence, c'est-à-dire quelque chose qui s'affirme face au monde, qui prend une place, qui se distingue, qui nous regarde en retour. Cette posture n'est pas fausse, mais elle est incomplète, et elle nous rend inaudibles face à ce qui, autour de nous, opère sans jamais se montrer.

Apprendre à regarder la vie autrement, c'est d'abord accepter de la déspéctaculariser. C'est cesser de chercher en elle le signe d'un miracle qui aurait dû rester secret et qui, en se révélant, ferait de nous des témoins privilégiés. C'est remarquer que la plupart du temps, la vie ne fait pas de spectacle. Elle s'entretient. Elle se maintient. Elle consomme, elle excrète, elle répare, elle se divise, elle répond à un stimulus, elle s'arrête. Une bactérie dans un sol ne se manifeste pas. Une membrane cellulaire ne se donne pas en représentation. Un métabolisme ne joue pas d'orchestre pour que quelqu'un l'écoute. Et pourtant tout cela est vie, et tout cela est déjà, sans que rien n'ait besoin de s'annoncer.

Le mot « phénomène » décrit ce que nous observons. Un phénomène n'est pas un sujet qui se tient devant nous ; c'est un processus qui se déroule, qui a des conditions, des seuils, des dynamiques, des états stables et des états critiques. La vie, envisagée comme phénomène, n'est pas un objet que l'on pointe du doigt en disant « là, il y a la vie ». C'est une forme de organisation du matériel qui, sous certaines conditions, se maintient, se reproduit, s'adapte, se complexifie. Elle n'est pas une substance qu'on ajouterait à la matière inerte ; elle est une manière que la matière a de s'organner de façon auto-soutenue. C'est une verbale avant d'être un nom

Cette bascule dans le regard a des conséquences concrètes. Si la vie est un phénomène, elle n'a pas à être rare pour être réelle. Elle n'a pas à être unique pour être digne d'intérêt. Elle n'a pas à se montrer spectaculaire pour mériter notre attention. Un phénomène, par définition, peut se produire ici, puis se produire là, dès que les conditions le permettent. L'eau gèle sous zéro degré. Elle ne gèle pas n'importe où, n'importe comment, mais elle gèle partout où la température descend en dessous du seuil. La vie pourrait être de même ordre : non pas une excentricité cosmique, mais une propriété émergente de systèmes complexes, sous des conditions suffisamment éloignées de l'équilibre thermodynamique.

Regarder la vie comme un phénomène, c'est aussi accepter qu'elle ait des échelles. Ce que nous appelons « vie » quand nous parlons d'un arbre, d'un oiseau, d'un être humain est une très petite portion de ce qui, en réalité, en constitue le champ. Il y a la vie métabolique, la vie reproductive, la vie cognitive, la vie sociale, la vie narrative. Une colonie de bactéries qui échange des molécules signaux est un phénomène vivant, mais qui n'a rien d'un organisme au sens que nous réservons aux grands animaux. Une forêt qui respire, décompose, recircule, est un phénomène vivant, mais qui n'a pas de cerveau. Si nous attendons de la vie qu'elle soit déjà un individu, qu'elle ait un corps, une symétrie, un comportement reconnaissable, nous ratons la plus grande partie du phénomène. Nous ne voyons que sa crête, pas sa base.

Il y a aussi quelque chose de très humble dans cette manière de regarder. L'œil spectaculaire veut du grand, du visible, du qui bouge, du qui parle, du qui a un visage. L'œil phénoménal accepte le petit, le lent, le local, le presque invisible. Il accepte que la vie puisse être une fluctuation dans une chimie aqueuse, que elle puisse durer un instant, que elle puisse disparaître sans laisser de trace, que elle puisse exister dans des conditions si différentes des nôtres que nous ne la reconnaîtrions pas. Cette humilité n'est pas un appauvrissement. C'est au contraire une élargissement. On sort du « je ne la verrai que si elle me ressemble et qu'elle me fait peur ou admiration » pour entrer dans le « je peux être attentif à une organisation du réel qui n'a pas besoin de me ressembler pour être réelle ».

Si nous sommes acculturés à la vie comme présence spectaculaire, nous allons chercher des signaux, des structures, des traces qui « parlent ». Nous allons attendrent qu'elle s'annonce. Or un phénomène ne s'annonce pas. Il opère. Il laisse des traces indirectes, des déséquilibres, des signatures chimiques, des régularités inattendues dans un système que nous croyons bien connaître. Le chercheur qui regarde la vie comme un phénomène ne demande pas à Mars de lui répondre. Il demande à la géochimie martienne si elle présente des incohérences que seul un processus auto-soutené pourrait expliquer. Il ne cherche pas la vie. Il cherche les conditions dans lesquelles un phénomène de type vivant serait le mieux expliqué. C'est une question bien plus modeste, et paradoxalement bien plus puissante.

Il y a enfin une dimension spirituelle dans ce regard déspéctacularisé. Nous avons confondu longtemps la profondeur avec l'intensité. Nous avons dit : si c'est profond, ça doit frapper, ça doit bouleverser, ça doit être visible de très loin. Mais la profondeur d'un phénomène est dans sa régularité, dans sa fidélité, dans la manière dont il opère sans jamais se justifier. L'eau qui s'évapore, le soleil qui chauffe, la membrane qui sépare, l'ADN qui se copie : il y a là une fidélité qui n'a rien d'un miracle au sens dramatique, mais qui a tout d'une discipline, d'une patience, d'une constance. Et c'est peut-être dans cette constance que réside le sacré, non dans l'événement. Le sacré n'est pas la tempête. Le sacré est ce qui, jour après jour, maintient le monde à l'état où il peut y avoir quelque chose.

Ainsi, regarder la vie comme un phénomène, c'est lui rendre sa dignité sans lui accorder une grandeur qu'elle ne demande pas. C'est lui donner le droit d'être tranquille, d'être diffuse, d'être ancienne, d'être ordinaire. C'est dire : vous n'avez pas à être une présence pour être réelle. Vous n'avez pas à être unique pour être irréductible. Vous n'avez pas à être spectaculaire pour être digne d'être contemplée. Vous êtes. Vous opérez. Vous vous maintenez. Et cela, déjà, est un phénomène dont l'univers est peuplé bien plus largement que nous ne l'avions cru, et dont il se peut fort bien qu'il en soit peuplé bien au-delà de la seule planète que nous habitons.

Angle Spirituel

Il reste quelque chose que la description ne consomme pas. Et ce quelque chose, on peut l'appeler une présence. La vie n'est pas seulement un phénomène. Elle est aussi une présence. Le mystère n'est pas vide. Il est habité.

Il y a un mouvement qu'il faut accomplir, et qui peut paraître contradictoire avec ce que nous avons dit sur le phénomène. Nous avons demandé à la vie de ne plus se donner en spectacle, de se laisser lire comme un processus, comme une organisation du réel qui opère sans se justifier. C'était nécessaire. Mais ce mouvement, poussé à l'excès, risque de vider la vie de son intérieur. Il risque de la réduire à ce qu'on peut mesurer, suivre, décrire, prédire. Or il reste quelque chose que la description ne consomme pas. Et ce quelque chose, on peut l'appeler une présence. La vie n'est pas seulement un phénomène. Elle est aussi une présence. Le mystère n'est pas vide. Il est habité.

Quand on dit que le mystère est habité, on ne dit pas qu'il est résolu. On dit l'inverse : qu'il n'est pas un néant, qu'il n'est pas un blanc à combler, qu'il n'est pas un manque. Il y a un là. Il y a un qui s'y tient. Une maison peut être vide, ou elle peut être occupée ; dans les deux cas c'est une maison, elle a les mêmes murs, les mêmes dimensions, le même plan. Mais l'occupation change tout, sans changer le plan. La vie serait de même ordre. Son mécanisme, sa chimie, sa thermodynamique, c'est le plan. Mais il y a un habitant. Il y a un pour-lequel. Il y a une expérience qui ne se laisse pas résumer à l'expérience qu'on en fait de l'extérieur.

C'est là que la présence se distingue du phénomène. Le phénomène s'observe. On peut le regarder de l'extérieur, le mesurer, le modéliser, le prédire. La présence, elle, s'adresse. Elle n'est pas un objet posé devant le regard ; elle est un interlocuteur qui se tient face au regard. Il y a une différence fondamentale entre décrire un feu et être réchauffé par un feu. Entre décrire une voix et l'entendre. Entre modéliser une respiration et sentir qu'on respire. Le phénomène, c'est la description. La présence, c'est ce qui, dans la description, fait que quelqu'un, quelque chose, y est, y est présent, y est pour quelqu'un. C'est ce que certaines traditions appellent l'intériorité, et que la science ne refuse pas, mais qu'elle ne peut pas produire, parce qu'elle opère par définition de l'extérieur.

Prenons maintenant le second terme : la vocation. Nous avons dit que la vie est une énigme. C'est vrai, et c'est même ce qui lui donne son intérêt scientifique. Une énigme est une question. Elle attend une réponse. Elle se formule, on la pose, on la travaille, on la résout, ou on la reformule. Mais la vocation n'est pas une question. La vocation est un appel. Elle ne demande pas à être résolue ; elle demande à être entendue. Elle ne s'épuise pas dans sa réponse ; elle s'accomplit dans la manière dont on y répond. Une énigme, une fois résolue, cesse d'être une énigme. Une vocation, une fois entendue, commence. Elle est une orientation, un vers-dont, une tâche. Elle n'est pas un problème posé au monde ; elle est un monde qui se pose à vous.

C'est ici que ce chapitre prend son tour spirituel. La spiritualité, au sens que nous lui donnons, n'est pas l'ajout d'une couche de croyance par-dessus la science. Elle n'est pas non plus son rejet. Elle est le nom que nous donnons à la dimension de la présence et de la vocation dans l'expérience d'être vivant. Elle est le lieu où le phénomène se retourne et devient adresse, où l'énigme se redresse et devient chemin. Elle ne dit pas : la science a tort. Elle dit : la science décrit très bien le corps du mystère, mais elle ne dit pas ce que le mystère fait à celui qui l'habite, ni ce vers quoi il l'oriente. Et c'est cette dernière dimension qui fait que la vie n'est pas seulement un fait parmi d'autres ; elle est un fait qui nous prend, qui nous appelle, qui nous donne une direction.

Il ne faut pas confondre cette vocation avec un dessein, au sens d'un plan que quelqu'un aurait tracé d'en haut. Ce serait retomber dans le spectaculaire, dans l'intention, dans le scénario. La vocation dont il est question ici est plus basse, plus modeste, plus interne. Elle est dans la fidélité même du phénomène. Le fait qu'un métabolisme se maintienne, jour après jour, sans jamais devoir se le justifier, le fait qu'une cellule répare, qu'un organisme cherche, qu'une espèce persiste, c'est une vocation au sens propre : une orientation interne, un vers-dont qui n'a pas besoin d'un commandement pour exister. La vie s'oriente. Elle ne se contente pas d'exister ; elle tend. Elle tend vers le maintien, vers l'éloignement de l'équilibre mort, vers la complexité, vers la réponse. Et cette tension, cette inclinaison, c'est ce qu'on peut appeler sa vocation.

Ce qui est irréductible, alors, ce n'est pas un manque dans la science. C'est une dimension de l'expérience qui n'est pas de la même espèce qu'un manque. Quand on a tout mesuré de la vie, tout décrit, tout modélisé, il reste quelque chose : le fait qu'elle soit. Le fait qu'elle soit pour quelqu'un. Le fait qu'elle s'oriente. Ce reste n'est pas une erreur de la science ; c'est ce que la science ne peut pas être, parce qu'elle est faite pour décrire et pas pour habiter. On ne réduit pas la présence au phénomène, de la même manière qu'on ne réduit pas la mélodie à la physique du son. La mélodie n'est pas une erreur de la physique ; elle est ce que la physique ne nomme pas.

 

Angle humoristique

L’angle humoristique, d’abord, n’est pas une insulte à l’objet ; il en est la condition. Car rien ne prépare mieux l’esprit à recevoir l’infini que le rire. Le rire est le seul acte par lequel l’ego se dessaisit de lui-même sans mourir. On rit de soi, et, dans le rire, on devient soudain petit, libre, disponible. C’est exactement l’état qu’il faut pour regarder l’univers sans y coller son nom.

 

Première blague : nous. Nous sommes une miette. Une miette qui s’inquiète d’être seule. Imaginez la scène : l’univers est une cathédrale vide de treize milliards d’années, et sur un banc, au fond, une poussette. Et la poussette se demande si quelqu’un est dans les autres bancs. C’est une image qui dit tout : l’absurdité n’est pas du côté de la question, elle est du côté de l’interrogateur.

Deuxième blague, celle de la centralité. Pendant des millénaires, chaque civilisation s’est prise pour le centre. Le centre du monde, du ciel, de l’histoire. On l’appelait le géocentrisme, puis on l’a appelé l’anthropocentrisme, et maintenant j’ai inventé un mot plus honnête : le terrestre-centrisme. Nous sommes la seule espèce connue qui pense que le « connu » mérite un accent. Nous regardons le ciel comme on regarde la salle d’attente d’un dentiste : on est certain qu’on n’est pas seul, mais on fait comme si l’attente était normale.

Troisième blague, la projection. Toutes les images d’extraterrestres que nous avons produites sont des humains. Un humain allongé, un humain en insecte, un humain en nuage, un humain en machine. On ne sait pas imaginer le non-humain. C’est comme si on voulait dessiner une couleur qu’on n’a jamais vue, et qu’on sortait du bleu. L’extraterrestre est un miroir déformant : on y cherche notre visage. Et le jour où on verra vraiment autre chose, on découvrira probablement qu’on avait dessiné notre propre peur.

Quatrième blague, le retournement statistique. On a l’habitude de se consoler en disant : « l’univers est si grand, nous ne sommes qu’une goutte. » Mais attendez. Si l’univers est si grand, et qu’il est plein d’occasions de vie, alors le fait d’être la seule vie connue n’est plus une consolation, c’est une anomalie. Nous ne serions plus la goutte ; nous serions la seule goutte. Et une seule goutte dans un océan n’est pas modeste : elle est suspecte. La statistique nous renvoie notre ego au visage : soit nous sommes banals, et dans ce cas, où sont les autres ? soit nous sommes uniques, et dans ce cas, nous sommes le plus gros hasard de l’histoire. Les deux réponses nous obligent à baisser le nez. C’est le seul genre de blague qui finit par faire grandir.

Cinquième blague, la méthode. Nous avons construit des oreilles immenses pour écouter le ciel, et nous avons des lacs de boue à côté, sur des lunes gelées, où il pleut de l’eau chaude. Et nous crions dans le ciel. C’est l’histoire de l’homme qui hurle à l’autre bout de la rue qu’il est là, pendant que son colocataire dort à trois mètres. La vie, si elle est facile à trouver, est probablement dans la boue. Et nous, nous regardons l’étoile. Ce n’est pas de la bêtise : c’est une question d’ordre des difficultés. L’étoile est à écouter, la boue est à fouiller. L’une est une affaire de sensibilité, l’autre une affaire de patience. Nous sommes plus à l’aise avec la sensibilité, parce qu’elle ressemble à une aventure. La patience ressemble à du ménage.

Sixième blague, l’instrument. Notre meilleur témoin de la vie ailleurs, aujourd’hui, c’est nous. Nous sommes le groupe témoin positif. C’est la seule chose dont nous sommes sûrs. Et c’est à la fois drôle et triste : nous sommes à la fois le détecteur et la détection. L’appareil qui cherche la vie est fait de vie. On cherche le feu avec une allumette. On cherche l’eau avec une éponge. On cherche le vivant avec du vivant. C’est la situation la plus honnête et la plus embarrassante que la science ait jamais eue.

Septième blague, le temps. L’univers a treize milliards et demi d’années. La vie, sur notre petite planète, est apparue tôt, puis a mis deux milliards d’années à faire autre chose qu’une bactérie. Et nous, nous avons décidé de chercher sérieusement depuis cinquante ans. C’est comme si, dans un film de trois heures, on avait regardé les deux premières minutes et qu’on se demandait si la fin était intéressante. Nous sommes des impatients dans une bibliothèque de l’éternité.

Huitième blague, et c’est la plus utile pour notre propos : celle des tribus. La question de la vie ailleurs, même elle, a été transformée en clan. D’un côté, ceux qui croient trop vite ; de l’autre, ceux qui ne croient pas assez vite. Les deux parlent fort, les deux se méprisent, les deux publient, les deux s’invitent, les deux font des vidéos. Et au milieu, la science réelle, qui avance doucement, qui corrige, qui revient, qui admet qu’elle ne sait pas. Le drôle de la chose, c’est que la position la plus humble est aussi la plus moquée. Dire « je ne sais pas » est devenu, dans la conversation publique, un signe de faiblesse, alors qu’il est le seul signe de force qu’on ait. C’est la grande blague de notre époque : l’incertitude est traitée comme une faute, et la certitude comme une qualité. Et pourtant, toute la science sérieuse est faite d’incertitudes habillées. La physique quantique, que nous prenons comme fondement, est littéralement la science du « peut-être ». Et on l’a applaudie. Donc nous savons dire « peut-être » en physique quantique, mais pas en vie ailleurs. L’incohérence est là, et elle est bonne à nommer, parce qu’une fois nommée, elle n’est plus un mur, c’est une porte.

Et maintenant, la dernière blague, qui n’en est plus une. Le rire n’est pas la réponse. Le rire est la respiration avant la réponse. Il est l’endroit où on rit de notre petitesse pour avoir le droit de la regarder en face. Car on ne peut pas regarder l’infini avec un visage gonflé. Il faut d’abord le dégonfler. Le rire le fait. C’est pour cela que l’angle humoristique n’est pas accessoire : il est le seuil. On ne passe pas devant le mystère en rigolant ; on y entre en rigolant. Le sérieux pur ferme ; la légèreté intelligente ouvre.

C’est aussi, je crois, l’angle qui nous protège du sensationnalisme que nous refusons. Le sérieux mal compris devient dogme ; le rire mal compris devient cynisme. Mais le juste milieu, le rire qui sait ce qu’il rit, est une forme de respect. Il dit : ceci est trop grand pour moi, donc je ne me le prends pas, donc je peux le voir. C’est la même posture que l’humilité spirituelle, habillée en espièglerie.

Alors, oui. Nous sommes des miettes qui s’interrogent, avec des oreilles immenses et des lacs de boue ignorés, qui dessinent leur propre peur et l’appellent l’extraterrestre, qui crions dans le ciel depuis cinquante ans dans un film de treize milliards d’années, et qui avons fait de l’incertitude une faute de goût. C’est une scène ridicule. C’est la nôtre. Et c’est précisément parce qu’elle est ridicule qu’elle est digne d’être écrite : car une scène ridicule, bien écrite, est une scène libre. Et une scène libre, c’est déjà de l’espace. Et de l’espace, nous allons en avoir besoin.

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